CPE et MDA : les bénéfices de la cohabitation multigénérationnelle
Faire cohabiter les aînés et les jeunes enfants dans un même lieu : les nouvelles Maisons des Aînés de Salaberry-de-Valleyfield et de Châteauguay intègrent maintenant, à même leur structure, des centres de la petite enfance (CPE) de 80 places chacun. Cette cohabitation, pensée dès la conception, a le potentiel de devenir, au quotidien, le lieu d’une rencontre entre deux générations.
Le projet s’inscrit dans une initiative du ministère de la Santé et des Services sociaux, qui prévoit d’intégrer des CPE à plusieurs Maisons des aînés à travers le Québec, sur un modèle inspiré d’approches européennes. Ces deux réalisations ont permis à Cardin Julien de vérifier, sur le terrain, ce que peut donner une architecture pensée pour faire dialoguer les générations.
Les projets ont été réalisés en consortium avec Provencher_Roy pour la Société québécoise des infrastructures. Pour parler des bienfaits de ce concept, nous avons demandé à notre collègue Sarah London, architecte au sein de l’équipe de conception et surveillante de chantier sur ce projet, de mettre à profit sa double formation en architecture et en neurosciences.
L’intégration d’un centre de la petite enfance (CPE) au sein d’une Maison des aînés (MDA) crée un environnement social singulier. La proximité quotidienne entre les tout-petits et les personnes aînées peut favoriser autant les interactions spontanées que des activités intergénérationnelles organisées. Cette proximité offre l’occasion de développer un véritable milieu de vie intergénérationnel dans lequel chacun peut contribuer au bien-être et au développement de l’autre, allant bien au-delà de la simple cohabitation de deux groupes d’âge,
Briser l’isolement et favoriser les interactions sociales
Chez les personnes aînées, les interactions sociales constituent un facteur important du maintien du bien-être psychologique, des fonctions cognitives et motrices (Georges et al., 2015, Handbook of Aging and the Social Sciences). La présence des enfants peut contribuer à briser l’isolement, à stimuler la communication, l’attention, la mémoire et l’engagement dans les activités quotidiennes. Les échanges avec les enfants peuvent également renforcer le sentiment d’utilité et de pertinence sociale : transmettre une connaissance, raconter une histoire, observer un jeu ou simplement être reconnu et sollicité permet à la personne aînée de continuer à occuper un rôle actif au sein d’une communauté.
La stimulation cognitive et physiologique
Sur le plan neurophysiologique, les expériences sociales positives sollicitent plusieurs systèmes associés à la cognition, aux émotions, à la mémoire et à la régulation du stress. L’interaction avec autrui mobilise notamment les fonctions liées à l’attention, à la mémoire, au langage et à la reconnaissance des émotions. Des contacts sociaux positifs et réguliers peuvent également contribuer à réduire le stress et à soutenir le bien-être émotionnel. Ainsi, plutôt que de considérer le vieillissement uniquement sous l’angle du déclin de capacités, l’environnement social peut devenir un élément favorisant leur stimulation et leur maintien (Zhaoyang et al., 2018, Age Differents in Adults’ Daily Social Interactions : An Ecological Momentary Assessment Study).
L’empathie et le développement social chez l’enfant
Les bénéfices de cette relation sont également importants pour les enfants. Le contact régulier avec des personnes aînées les expose à une plus grande diversité d’expériences, de rythmes et de façons de communiquer. Ces interactions peuvent favoriser le développement de l’empathie, de la curiosité, de la patience et de l’ouverture à l’autre. L’enfant apprend progressivement à reconnaître les émotions et les besoins d’une personne différente de lui et à adapter ses comportements en conséquence. L’empathie devient ainsi un moyen de créer un lien avec l’autre et de développer les compétences sociales nécessaires à la vie en collectivité.
Les liens intergénérationnels
L’offre d’activités intergénérationnelles peut renforcer ces liens, mais l’un des principaux avantages de l’implantation du CPE directement dans la MDA réside dans la possibilité de rencontres naturelles et fréquentes. Les espaces partagés ou adjacents, et particulièrement la cour extérieure, peuvent devenir des lieux privilégiés pour ces contacts. Les résidents peuvent y observer les enfants jouer, échanger avec eux ou participer ponctuellement à certaines activités, sans que chaque rencontre doive être formellement organisée.
L’architecture comme vecteur de lien social
La conception architecturale joue donc un rôle déterminant. En favorisant les relations visuelles, la proximité et les occasions de rencontre tout en respectant les besoins propres à chacun des groupes, l’aménagement transforme la simple présence d’un CPE dans une MDA en une véritable expérience intergénérationnelle.
La cour des enfants a été placée stratégiquement à côté de l’une des cours intérieures de la MDA. Cette proximité permet des contacts directs, à la fois visuels et physiques, entre les deux populations. Qu’il s’agisse d’une personne aînée qui observe les enfants jouer ou d’un enfant qui discute à travers la clôture avec un résident installé dans la cour, cet espace devient un vecteur de socialisation, de stimulation cognitive et de valorisation.
À l’intérieur du CPE, un espace multifonctionnel permet d’organiser des activités intergénérationnelles, comme des séances de lecture, entre les personnes aînées et les enfants. Facilement accessible, il réduit les barrières physiques qui pourraient freiner les échanges entre les deux groupes. De plus, la disposition de la fenestration, tant du côté de la MDA que du CPE, crée des liens visuels entre les deux milieux depuis l’intérieur. Ce type de contact, plus passif, offre une forme de présence partagée plus personnelle et intime.
Enfin, l’entrée du CPE est située à proximité immédiate de celle de la MDA. L’arrivée et le départ des enfants deviennent ainsi des occasions de rencontre quotidiennes avec les résidents. La rencontre entre les générations s’inscrit alors pleinement dans le milieu de vie, plutôt que de se limiter à des activités ponctuelles.
Architecte membre de l’OAQ, Sarah London conjugue une maîtrise en architecture (Université Dalhousie) et un diplôme de deuxième cycle en neurosciences appliquées au design architectural (Université IUAV de Venise, en Italie), en plus de baccalauréats en architecture et en neurosciences obtenus à McGill. Elle a été membre des équipes de conception et de chantier du CPE La Campinoise à Salaberry-de-Valleyfield et du CPE Cachalot à Châteauguay, les deux projets qui nourrissent cette réflexion. Reconnue par le Nova Scotia Association of Architects’ Prize en 2024 pour sa conscience du rôle social de l’architecte, elle porte chez Cardin Julien une approche de conception centrée sur l’utilisateur et engagée envers le développement durable.
Crédit photo : David Boyer